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Regard de l’agence Clai sur la communication gouvernementale autour de la réforme des retraites

Tribune d'expert / 4 décembre 2019

Et si la retraite à points devenait pour Emmanuel Macron ce que fut la taxation à 75% des plus hauts revenus pour François Hollande ? L’exemple même d’une très efficace promesse de campagne dont la mise en œuvre peut s’avérer plus que difficile, contre-productive. Au départ, une idée simple de nature à séduire les électeurs : remplacer les 42 régimes existants par un système universel fondé sur le nombre de points acquis tout au long de la carrière, avec un principe de base séduisant : un euro cotisé doit ouvrir les mêmes droits à tous. Finies les mesures dites « paramétriques » (âge de départ, nombre d’années de cotisations), place à une vraie réforme “systémique” comme la France n’en a pas connu depuis la Libération (création du régime général) puis le début du premier septennat du Général de Gaulle (retraites complémentaires). Un marqueur de la transformation de la société française que le Président entend mettre en œuvre, quelles que soient les oppositions qu’elle peut susciter.

Deux ans et demi plus tard, arrive, avec la grève interprofessionnelle du 5 décembre, le moment de vérité. La mobilisation du secteur public et de quelques professions qui se sentent menacées contraindra-t-elle le Président à renoncer ou à dénaturer son projet ? Pour éviter une telle issue, ni lui ni le Gouvernement, n’ont ménagé leurs efforts de communication, une communication dont l’efficacité n’est à ce jour pas évidente.

Une communication qui hésite entre ouverture et fermeté

Le projet de réforme des retraites, c’est une première consultation citoyenne menée en 2018 qui s’est étalée sur plusieurs mois. Des milliers de contributions déposées sur une plate-forme en ligne, des ateliers en région et des discussions avec les partenaires sociaux à tous les niveaux. Voici la matière sur laquelle s’est appuyé le Haut-Commissaire, Jean-Paul Delevoye, pour rendre son rapport et formuler ses recommandations à l’été 2019. Des propositions en ligne avec les promesses du candidat Macron, sauf sur un point majeur, l’introduction d’un âge pivot à 64 ans qui marquait le retour du paramétrique.

Les réactions ont été telles que le Gouvernement a choisi de différer la présentation du projet de loi et de procéder à partir d’octobre à une nouvelle série de consultations pour débattre des propositions de la première. Vraie remise à plat post Gilets Jaunes ou façon peu discrète de faire basculer le calendrier de la réforme après les élections municipales ? Le Premier ministre a répété à plusieurs reprises que tout était sur la table et donc discutable. Et le Président a paru s’orienter dans cette voie en admettant une sorte de droit acquis pour les salariés actuels des régimes spéciaux à en garder le bénéfice, ce que l’on a vite appelé la clause du grand-père. Mais dès la semaine suivante, changement de ton.

A l’issue de son déplacement à Amiens, il adopte en effet une posture ferme et clivante et déclare au micro de BFMTV que cette grève mobilisait « avant tout les salariés bénéficiant de régimes spéciaux », faisant fi des inquiétudes exprimées par les soignants, les pompiers, les policiers, les professeurs…et tant d’autres, qui ne bénéficient pas, eux, de tels régimes.

Une stratégie de la division qui a facilement trouvé un terrain d’affrontement sur Twitter. Deux hashtags « #Le5JeTravaille » et « #Le5JeTravaillePas », sont ainsi apparus sur le réseau social ce week-end. Les internautes y ont exprimé, au choix, leur mépris des grévistes aux revendications corporatistes ou leur incompréhension envers les Français qui n’ont pas le courage républicain de se mobiliser pour plus de droits sociaux.

Une communication qui se trompe de terrain

Célébrer l’aspiration à un système plus juste est un bon argument de campagne. Quand vient le temps de la mise en œuvre, ce n’est pas nécessairement le meilleur moyen de convaincre du bien-fondé des mesures proposées. Si après l’échec de 1995, Jean-Pierre Raffarin en 2003 et François Fillon en 2010 ont pu mener à bien des réformes paramétriques d’ampleur, c’est parce qu’ils ont su convaincre l’opinion que la survie de l’ensemble du système était à ce prix. Sur un sujet comme celui des retraites, l’argument de la nécessité porte plus que celui de l’égalité.

De la même manière, il n’est pas certain qu’opposer des privilégiés à ceux qui ne le sont pas suffisent à mobiliser ces derniers en faveur de la réforme. Dans chaque citoyen sommeille un défenseur d’intérêts particuliers. Les siens. Et l’opinion publique a toujours fait preuve d’une véritable tolérance, voire d’un soutien à l’égard des catégories dites privilégiées qui défendaient leur statut particulier. Ce que l’on a longtemps appelé faire la grève par procuration à titre préventif.

Une communication mal maîtrisée

Les premières approximations autour de la suppression des pensions de réversion ont été suivies des hésitations sur l’âge pivot avant de laisser place aux controverses sur la clause du grand-père.

Pour s’être opposé publiquement à cette dernière, Jean-Paul Delevoye avait eu le droit à un recadrage plus qu’explicite du chef de l’Etat puis du Premier ministre. Vendredi, le Président de la République se nuançait en avançant qu’il faudrait « adapter les choses, glisser un petit peu, trouver des modalités. »

Moins de 48 heures plus tard, c’est au tour du ministre de l'Action et des Comptes publics, Gérald Darmanin, de prendre quelques libertés avec la position officielle. Il a ainsi assuré dimanche, sur BFMTV lui aussi, que l'application de cette clause n'était « objectivement pas possible ». La presse titrait quelques heures plus tard : « La clause du grand-père définitivement enterrée ».

Le Gouvernement fait valoir que les futurs grévistes protestent contre un projet qu’ils ne connaissent pas encore. Mais cette absence de projet précis, après près de deux ans de discussions, de ballons d’essai, de rumeurs n’est-elle pas justement une des causes de la radicalisation des opposants et dès lors faut-il vraiment s’étonner de celle -ci ?

Dans ce contexte, et alors que le dernier rapport du COR vient de donner une nouvelle actualité aux mesures paramétriques, il est à craindre que l’issue du conflit vienne moins de l’adhésion de l’opinion publique à la réforme ou de son absence de soutien à la grève que de l’importance de « la gêne occasionnée » par celle-ci aux particuliers et aux entreprises.

Par Eric Giuily, président de Clai, cabinet de conseil en stratégie de communication, 

 

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